Ce jour-là, il notait dans son journal : « Ma dernière journée complète ici. Merci, Seigneur, pour les grâces que tu m’as données. »
Rien de plus sur cette dernière journée et la dernière nuit « ici », c’est-à-dire en communauté, à part la mention que, le lendemain, 1er juin au matin, il avait un examen de biologie. Son dernier.
La veille, il avait réussi haut la main l’examen de français du tout récent ministère de l’Éducation. Il terminait sa deuxième année d’école normale chez les frères maristes au Scolasticat central de Montréal, le cégep Marie-Victorin actuel. Six communautés religieuses y avaient emménagé, l’automne précédent.
Il croyait trouver la liberté en quittant la vie religieuse. Il pensait avoir soupesé les pour et les contre. En mars, il avait décidé, péniblement, de « partir », euphémisme pour « défroquer ». Un grand besoin de liberté, une foi chancelante, des difficultés avec le vœu d’obéissance, des problèmes de santé physique — et mentale, une honte qu’il dut garder cachée à ses confrères — et une passion refoulée, jamais nommée, l’avaient conduit à prendre cette décision. Il croyait marcher vers la libération. Il croyait qu’une vie merveilleuse l’attendait. Il croyait… Encore la foi! La foi, et surtout la morale qui l’accompagnait, avait déjà gâché sa jeune vie.
Il avait quitté le « monde », comme on appelait la société laïque, à onze ans. Il y retournait à presque dix-neuf, l’âme en lambeaux. À l’évidence, son terreau n’était absolument pas fait pour la vie religieuse : une sensibilité à fleur de peau, l’optimisme en veilleuse, une carence en espoir et en espérance, et un immense besoin d’aimer et d’être aimé — le mot « amour », réservé à Dieu, étant remplacé dans son monde par celui d’« amitié ».
Il a déjà raconté comment le maître des novices, qui avait pris connaissance des résultats de son test de caractérologie, lui avait dit que son « équipement » psychologique serait en lui-même un obstacle à son engagement dans la vie religieuse : il était sentimental, nerveux, passionné, colérique! Et il voulait, avec ce bagage, devenir frère éducateur? Toute l’année suivante, il travailla à devenir l’exact contraire. Pour lui, cet engagement était sérieux, bien que teinté de crainte. Pas question que sa personnalité interfère avec l’idéal qu’on lui avait présenté, et auquel il s’était accroché. N’avait-il pas compris, dès son entrée au juvénat, que si Dieu l’appelait, l’enfer le guettait s’il ne répondait pas à son appel?
Cette dernière année de vie religieuse fut la plus éprouvante de toutes. Avant de prendre la décision de partir, il consulta. Son directeur, à qui il s’ouvrit de son projet de vie, lui interdit, au nom de la sainte obéissance, de partager ses doutes et ses craintes avec ses confrères, même les plus proches de lui.
Il consulta son ami Raymond P., un ancien sous-directeur, qui l’avait grandement aidé quelques années auparavant à traverser le scandale causé par une « amitié particulière », qu’il était censé entretenir — il l’apprit en même temps que les 149 autres juvénistes quand le directeur l’humilia publiquement — avec un camarade plus vieux que lui. Il téléphona à Raymond. Son poste de remplaçant à la porterie lui laissait quelques latitudes téléphoniques. Raymond lui fut d’un grand secours, au grand dam de son directeur quand il le découvrit. Il ne tolérait pas que le frère scolastique s’ouvre à quelqu’un d’autre que lui.
Raymond reconnut son état de dépression profonde. Il comprit comment se sentait ce grand efflanqué de dix-huit ans (6 pieds 3 pouces; 130 livres). La Révolution tranquille était commencée, mais on n’en sentait aucun effet dans sa communauté. D’autres s’émancipaient. Mais pas les maristes. Avec les frères des Écoles chrétiennes, ils étaient les seuls sur le campus à encore porter la soutane. La Règle était rigide, et sotte dans sa rigueur, du moins à ses yeux. Et Raymond n’était pas loin de partager sa vision. Il l’accompagna de son amitié des années après son départ.
(On comprendra qu’il fallut au jeune homme des années pour se sortir — et encore! — de cet embrigadement qui avait été des plus néfastes pour lui. Le décès de Raymond l’affligea comme s’il s’était agi de quelqu’un de sa famille. Il lui arrive encore parfois de lui parler. De le remercier d’avoir été là dans les moments, probablement les plus noirs de sa vie. Quoique « sa vie » se passât la majeure partie du temps sous une épaisse couverture nuageuse. Il a combattu — il la combat toujours — une dépression insidieuse, donnant le change la plupart du temps, après qu’on lui eut fait comprendre que sa « couverture nuageuse » n’intéressait personne, et qu’elle cassait les pieds de tout le monde.)
Son médecin « de la tête » l’aida aussi du mieux qu’il put. Sa fréquentation faisait aussi l’objet d’une mise en garde du directeur : n’en parler à personne. À ses yeux, l’obéissance à la Règle, la prière et la grâce de Dieu auraient dû suffire à la tranquillité d’âme du jeune frère. Il lui reprocha même d’alimenter une certaine mélancolie, ce qui s’appelait alors, en termes religieux, de la « délectation morose ».
(Le jeune homme nota dans un calepin Spirex, le 31 décembre 1965 : « Je me complais dans ma tristesse, c’est ma façon à moi d’être heureux. […] Seigneur, je coule, et je suis trop lâche pour m’en sortir, dirait-on. »)
Ce psychiatre, donc, lui fut d’un certain secours. Il reconnut son état d’épuisement. Il sursauta même en l’entendant lui dire qu’il avait des problèmes de sommeil depuis cinq ans. Qu’il ne parvenait à dormir que deux ou trois heures par nuit, au petit matin, juste avant que la cloche sonne à 5 heures 15. Oui, ce médecin lui fut d’un « certain » secours. Mais si celui-ci ne fut pas plus grand, c’est que — il le réalisa plus tard — il ne voulut jamais mettre des mots sur une souffrance, plus grande encore que celles imposées par la vie religieuse, qui le minait.
Une passion… d’amitié pour un confrère l’habitait depuis des mois, presque une année, en fait. Et, comme souvent dans ces histoires d’amitié, elle n’était pas partagée. Jamais, durant ses nombreux rendez-vous chez le psychiatre, il ne parvint à laisser passer les mots qui auraient peut-être été libérateurs, emmuré dans la foi et la morale étouffantes qu’il avait choisi de vivre jusqu’alors.
Il eut l’illusion de croire, l’avant-veille de son départ, que cette amitié aurait pu être possible. Le 30 mai 1966, il nota : « Longue conversation avec frère *** à ma chambre, hier soir. J’étais content, et ce n’est pas peu dire. Je ressentais un bonheur certain en sa présence… que j’ai recherchée toute l’année. Mais c’est trop tard. » Y avait-il une sincérité dans les mots que son confrère prononça à ce moment? Il ne le saura jamais.
Il ne pouvait plus revenir en arrière. Le matin du 1er juin, il se passa de prière du matin, d’office religieux, de messe et de déjeuner. Il ferma sa petite valise de carton sur ses maigres possessions, vœu de pauvreté oblige. Il se rendit à son examen de biologie. Au retour, il enleva sa soutane et la laissa sur son lit, comme le directeur le lui avait ordonné. Jamais plus il ne dirait cette prière en la mettant : « Revêtez-moi, Seigneur, de l’homme nouveau comme il a été créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables. » Il s’enferma dans sa chambre jusqu’à la fin de l’après-midi. Puis, vers 17 heures 30, sa valise à la main, il se dirigea, en faisant des détours pour ne rencontrer personne, jusqu’à l’entrée principale du pavillon Champagnat. Il sortit, s’assit dans les marches et attendit l’arrivée de son frère, qui devait le ramener chez ses parents.
Quand l’auto prit la route du départ ou du retour, c’est selon, la radio jouait une chanson d’Aznavour — on ne le croira pas, mais c’est véridique :
Il faut savoir encore sourire
quand le meilleur s’est retiré
et qu’il ne reste que le pire
dans une vie bête à pleurer
il faut savoir garder toute sa dignité
et malgré ce qu’il nous en coûte
s’en aller sans se retourner…
Des années durant, il garda un sentiment d’échec, de ne pas avoir été à la hauteur… De quoi? De qui? Il ne le sut jamais. De lui-même peut-être?
On ne guérit jamais de sa jeunesse.