Beaucoup, beaucoup de travail, cet été. Comme je déteste cette saison pour sa chaleur et son humidité, il m’arrive, certains jours, de déclamer le poème de Vigneault mis en musique par Léveillée :
Ah! que les temps abrègent, viennent les vents et les neiges…
Pour rajouter à mon inconfort, ma vieille voisine me fait profiter du son de ses chaînes de télévision et de radio. S’il n’y a pas de bruit chez moi, je peux suivre les nouvelles, en anglais — c’est une ancienne soldate — comme si j’étais assis à côté d’elle. Elle ne m’a parlé qu’une fois en presque cinq ans, et c’était pour me dire qu’elle ne se mêlait pas des affaires des autres et qu’elle n’acceptait pas que les autres se mêlent de ses affaires. Clac! Elle m’a fermé la porte au nez. Je venais de lui demander, gentiment malgré la colère qui grondait en moi, si, par un heureux hasard, elle ne pourrait pas baisser le son de sa radio… Depuis, pas un mot, même les rares fois où je la rencontre.
À une époque heureuse, elle s’envolait vers le Mexique à la fin novembre pour n’en revenir qu’en avril. La paix. La sainte paix. J’en jouissais. J’orgasmais presque, moi qui, vieillissant, connaît plus le verbe que ses effets. Surtout que la radiothérapie dans cette région du corps, sensible s’il en est, agit fortement sur la libido. Je me dis parfois que c’est un bon débarras. Le désir et moi n’avons jamais fait bon ménage. Tout cela pour dire que les absences prolongées de ma vieille voisine me procuraient le plus grand des bonheurs.
Mais le sort, toujours lui, a joué contre moi. Elle a cru bon de se fracturer la hanche au Mexique. Depuis, elle passe ses hivers, enfermée dans son appartement, à me faire suer la plupart du temps.
Je me suis plaint. Rien n’y a fait. La direction ne pourra jamais la mettre à la porte, vu son grand âge. De toutes façons, elle refuse d’ouvrir au concierge s’il se présente chez elle. De même pour le gérant.
Comme je suis moi-même vieillissant, cette horrible vieille me porte tout de même à réfléchir. Je me dis parfois que je ne voudrais jamais avancer en âge de cette façon. Quand je me surprends à manquer de patience, à chiâler ou à me plaindre, je me dis : prends sur toi, n’agis surtout pas comme ta vieille voisine. Ne deviens jamais casse-pied comme elle. Et prie pour disparaître avant que cela ne t’arrive.
Avec ma chance proverbiale, je vais trépasser et, s’il y un ailleurs après la vie, elle va venir m’y rejoindre, la vieille m….