Abécédaire

 Absolu

Sa propre perfection lui donnait de fréquentes nausées.

Ange

Ce volatile nous visite habituellement dix minutes avant l’heure, ou dix minutes après, profitant d’un silence ou d’une pause subtile. Un rien le fait fuir.

Les anges sont revenus à la mode. Nous les avions mis à la retraite, mais ils ont effectué un retour en force. Tout le monde parle de son ange. Certains disent même qu’ils l’ont rencontré. Tant mieux pour eux, si cela les rassure.

Si ma mémoire est bonne, la journée des anges gardiens était le mardi, comme le mercredi était celle de saint Joseph et le samedi, celle de la Vierge Marie. L’histoire sainte, que nous apprenions avec crainte et tremblement, car elle était remplie de cris et de fureur, nous apprenait les différentes classes sociales des anges, archanges et autres trônes et dominations. Et, bien sûr, il y avait Satan, le chef des mauvais anges qui, avec ceux qu’il avait entraînés dans sa révolte, s’était retrouvé cul par-dessus tête en enfer — Toujours! Jamais! —, où il brûlerait avec tous ceux et celles qui, après lui, se révolteraient contre Dieu.

Arbre

Les peupliers, les lombards surtout, ont toujours fait partie de mon paysage intérieur. Quelle route d’une vie, oubliée de moi, bordaient-ils?

Au bord du ruisseau Saint-Louis, il y avait des trembles, des aulnes et des bouleaux. Je n’ai souvenir d’aucun peuplier, encore moins de lombards.

Quand j’en verrai de longues rangées, en Italie, des années plus tard, une émotion indéfinissable s’emparera de moi.

Amour

Qui n’a pas connu la relation de Pappi et de Jappi Toutou ne sait rien des liens qui unissent un père et son fils.

Peut-être est-ce parce que papa n’était pas assez Pappi, et moi pas assez Jappi, que nos relations furent pendant longtemps si difficiles…

Arme

Dans le bosquet derrière la maison, mon « tétanoseur » paralysait les attaques de mes ennemis imaginaires quand, seul, je jouais à Opérations mystères. Mon arme, un bout de bois rappelant vaguement la forme d’une arme, me protégeait des Vénusiennes et de la méchante Tanagra, leur chef. Il me permettait de rejoindre, sain et sauf, mes amis Luc et Luce, les héros d’Opérations mystères. Nous fêtions nos retrouvailles avant de repartir vers de nouvelles aventures.

Au hasard de mon imagination — ou de l’épisode de la semaine —, mes ennemis « dététanosés » m’apparaissaient subitement derrière un tremble ou un bouleau. Si je ne voulais pas être à nouveau pris au piège, tout était à recommencer : sortir mon arme, la pointer dans leur direction, appuyer sur le bouton imaginaire et produire avec ma bouche le dgittt long et étouffé qui les replongeait dans leur immobilité de statue.

Certains soirs, le robot Oscar me faisait prisonnier et, quand la voix de ma mère me signifiait que je devais entrer, une angoisse terrible me prenait. Le lendemain, parviendrais-je à m’évader des bras puissants du complice du professeur Narton?

Nous étions deux enfants, mais j’ai été élevé seul. Quand j’ai atteint l’âge de raison, mon frère, de presque neuf ans mon aîné, était déjà pensionnaire. Je n’ai pas souvenir d’avoir joué avec lui, sauf peut-être les fois où on se lançait la balle, l’été après souper, quand la vaisselle était faite et que papa et maman s’assoyaient sur la grande galerie grillagée, à l’abri des maringouins, pour boire leur deuxième tasse de thé.

Il y avait plusieurs enfants dans le rang où nous habitions, mais chaque famille restait chez elle. Les Lamoureux s’amusaient entre eux. Mon grand ami Claude, lui, avait une petite sœur.

Parenthèse

Cinquante ans plus tard, un soir, une grande femme médecin entra dans la chambre de mon père à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Aussitôt qu’elle me dit son nom, Judith, je reconnus tout de suite la petite sœur de Claude à qui on tirait les tresses pour s’amuser. Elle-même se doutait que le monsieur Marc Guénette de Sainte-Adèle, qu’elle avait pour patient, ne pouvait qu’être mon père. Curieux hasard de la vie : la petite-fille de Jean-Baptiste, notre voisin en qui mon père avait toujours reconnu un homme bon et généreux, manifesta, généreuse de son temps, une immense bonté à mon vieux père qui revécut par cette rencontre des moments heureux, même s’ils avaient été difficiles, de sa vie.

Fin de la parenthèse

Moi, faux enfant unique, je jouais seul, et je suis sûr que cela a contribué à développer mon imagination. Je n’ai jamais souffert de la solitude et je n’en souffre toujours pas. Au collège, je la recherchais, mais la trouvais peu.

Une fois que je m’étais rendu seul au second bois — c’était le nom que l’on donnait à l’érablière jouxtant le cimetière de la communauté —, un comité d’accueil m’attendait à mon retour. Les deux surveillants, mon ange gardien — Fafard, un grand de syntaxe qui devait veiller sur moi, un petit d’éléments latins —, et même le directeur étaient là, dans la salle de récréation. Quand je les ai vus, j’ai pensé m’enfuir, mais je n’ai pas osé. Le directeur ma gentiment pris par le bras et m’a conduit vers une immense pancarte collée au mur. Il m’a demandé de lire à voix haute ce qui y était écrit. Je me suis exécuté, la voix tremblotante et l’articulation bégayante : « Rarement un! Jamais deux! Toujours trois! » La solitude n’était pas recommandable.

Quelques mois plus tard, on me la referait lire, cette pancarte, cette fois parce que je m’étais rendu à la grotte de l’Immaculée Conception avec mon ami Couture. Aucune gentillesse, cette fois, dans la voix du directeur. Nous aurions dû savoir, Couture et moi, que les promenades à deux étaient formellement interdites. Mieux valait prévenir les amitiés particulières que les guérir! Après la solitude, l’amitié était désormais suspecte.

Autome

Qui

nous dira

l’agonie des fleurs?

Une photo de moi, tout jeune, me représente — en noir et blanc — assis dans une chaise de jardin à ma taille, fabriquée par mon père. Derrière moi, on distingue un rosier chétif — lui aussi en noir et blanc —, seul élément floral du parterre.

Sur mes genoux, un chat — noir et blanc — semble aimer le confort que je lui procure. On m’a dit que ce chat, qui en fait était roux, portait, par un curieux retournement des choses, le nom de Miquette, un nom de souris. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il n’était nullement dérangé par celles qui traversaient la cuisine à quelques pouces de ses immenses moustaches. Parfois, m’a-t-on dit, il ouvrait un œil, question de voir qui produisait ces « petits hi hi, font la souris », comme je l’apprendrais plus tard dans mon livre de lecture de première année. Il le refermait aussitôt et se rendormait en dessous du poêle à bois au ronron duquel il joignait le sien.

Souvenir

D’une odeur d’asclépiade

Au bord d’une route

Des asclépiades, il y en avait partout au bord de la route qui longeait notre maison. Mon père les appelait « cocombres sauvages ». Leur fruit avait, en effet, l’allure allongée d’un concombre. Quand on l’ouvrait, des mousses légères s’en échappaient. La fleur, très odoriférante, causait presque des malaises à ma mère à qui j’en offrais d’immenses bouquets.

Entre mardi et vendredi

Dans un temps nébuleux connu d’eux seuls

Les merles sont partis

Jusqu’à la fin de sa vie, mon père m’obstina que les oiseaux que j’appelais «merles» (d’Amérique) étaient en fait des grives. La dernière fois que nous en vîmes un, lui et moi, dans le parc devant sa résidence à Montréal, il mit fin à la discussion en me lançant :  «Qu’est-ce que tu connais là-dedans?» Les mêmes mots si souvent répétés. Je crois bien qu’à ses yeux, j’étais encore un petit gars. Il me refusait mon âge, tout comme il se refusait d’ailleurs le sien.

 

 

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Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
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